L’islam cathodique et les révolutions arabes

Kalthoum Saafi

 

Le déclenchement des révolutions arabes , d’abord en Tunisie en janvier 2011 puis en Egypte, au Yémen, en Libye et en Syrie, s’est accompagné de revendications sans référent religieux, toutes tournant autour de slogans mettant en évidence des exigences de liberté, de dignité, de justice et  de démocratie. C’est ce qui a fait accroire l’idée de l’avènement de révolutions « modernes » ou « mondialisées ».

Les changements survenus en Tunisie puis en Egypte, l’installation de gouvernements intérimaires, la légalisation de dizaines de partis politiques et d’associations, la libération de la presse et de la parole, l’organisation d’élections, l’avènement d’un nouveau personnel politique, l’accès aux différents gouvernements des figures de l’opposition, tous ces paramètres concourent  à la mise en place de systèmes démocratiques inspirés de la pratique mondialisée de la démocratie. Mis à part le cas particulier de la Libye – qui obéit à une analyse sensiblement différente- le paradoxe est que sitôt des élections sont organisées en Tunisie puis en Egypte, des mouvements islamistes, dont la philosophie politique de leur doctrine est loin de se réclamer de la démocratie occidentale, émergent comme la principale force politique et accèdent, du moins en Tunisie, aux commandes de l’Etat.

Ce paradoxe impose une question : comment des mouvements révolutionnaires démocratiques – auxquels les islamistes n’ont pas participé ou si peu – permettent-ils de faire accéder ces derniers au pouvoir ? Quelles logiques politique et culturelle  président à ce phénomène ? Quelle explication apporter à cette contradiction apparente entre le mouvement révolutionnaire et le résultat électoral ?

L’explication de l’arrivée des mouvements islamistes au pouvoir repose sur plusieurs facteurs. Pour comprendre ce phénomène, une analyse multidimensionnelle s’avère nécessaire. Car, elle doit tenir compte des facteurs politiques, sociologiques et culturels qui ont déterminé le devenir des sociétés arabo-musulmanes, à travers l’imposition de systèmes totalitaires, les transformations sociales profondes durant les trente dernières années, l’accession au vote de nouvelles générations et leur mutation culturelle. Les résultats des élections, favorables aux islamistes,  du mois d’octobre 2011 en Tunisie et du mois de novembre en Egypte sont, en réalité, loin d’être imprévisibles.

 

Prolifération médiatique et compétition politique

 

Pour comprendre l’avènement des islamistes au pouvoir, il faudrait d’abord le mettre dans une perspective historique. Depuis 1991, les sociétés arabes sont entrées dans une crise grave, suite aux deux guerres du Golfe contre l’Irak et à celle d’Afghanistan liée aux attaques du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles de New York. Ainsi, les échecs militaires et politiques suite aux guerres du Golfe et à l’impasse du conflit Israélo-palestinien ont marqué les politiques, les mentalités et les opinions de façon indélébile. L’opinion arabe a cultivé, dans son ensemble, un sentiment de ressentiment, et parfois de révolte, contre les menées stratégiques occidentales dans la région du monde arabe.

Ces mêmes années,  l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe, qui se sont alignés sur les positions américaines dans la Région,  développent une stratégie de reconquête des opinions arabes à travers le déploiement d’un véritable réseau  de chaînes de télévision satellitaires diffusées par Arabsat et Nilesat en direction de tous les pays arabes. Cette entreprise prend la forme d’une conquête de l’espace médiatique extraterritorial par satellite. Elle a aussi attiré l’attention des acteurs politiques et médiatiques dans le monde arabe sur l’importance stratégique de la transmission par satellite dans le domaine de l’hégémonie politique.

L’émergence et la prolifération de ces chaînes de télévision  ont arrimé le public arabe au devenir de la région et aux événements à l’échelle mondiale. Progressivement, le média télévisuel s’est installé comme  la source privilégiée d’information. Il a été conçu pour  asseoir un socle de valeurs qui guident de plus en plus les Arabes en quête de réhabilitation, sinon de revanche contre les politiques occidentales en Palestine et en Irak, vécues comme des agressions. Son influence est d’autant plus grandissante que la diffusion progressive des paraboles pour la réception  satellitaire  lui donne la possibilité d’entrer dans tous les foyers.

Cette influence grandissante du média télévisuel s’explique, entre autres raisons,  par la pérennité de la culture orale au sein des sociétés arabo-musulmanes. Selon le rapport du PNUD 2011 pour le monde arabe, le taux d’analphabétisme pour les adultes de plus de 15 ans avoisine les 27% alors que la durée moyenne de scolarisation ne dépasse pas 5,9 années. (1) Dans ces conditions, la télévision et la radio demeurent les moyens privilégiés d’accès aux informations et à la culture.

Avec le flot d’informations et de divertissements, le fait religieux a été porté au quotidien des téléspectateurs. Pour la première fois dans l’histoire moderne de la région, le discours religieux apparaît aussi largement diffusé. Des émissions religieuses voient le jour, puis des chaînes spécialisées lancées par des grands groupes des pays du Golfe mêlent, de plus en plus, la religion aux choses de la vie, lancent des fatwas, donnent des réponses aux problèmes des téléspectateurs. Cette entreprise apparaît comme un vrai quadrillage des individus et des sociétés dans une tentative de transformer les mentalités et les modes de pensée.

Ce que nous appelons « islam cathodique » n’est pas seulement l’expression d’un discours islamique sur des chaînes de télévision. C’est surtout une construction idéologique et politique qui se substitue au discours de l’islam officiel. Cet islam officiel continue cependant d’officier lors des prêches du vendredi. Sa fonction d’adjuvant aux pouvoirs en place le met désormais en porte-à-faux par rapport aux frustrations qui travaillent le corps  social.

C’est la première guerre du Golfe de 1991 qui a été l’événement clé dans le changement du paysage médiatique télévisuel arabe qui obéissait avant cette date presque exclusivement à l’hégémonie des gouvernements nationaux.

Historiquement, c’est la chaîne Al Fadhaiya al missriya, la chaîne satellitaire égyptienne, qui fut la première chaîne arabe par satellite lancée en 1990,  suivie par la MBC en 1991, puis Dubaï EDTV des Emirats Arabes Unis , ensuite apparaîtront les chaînes libanaises Future TV, les bouquets d’ART et d’Orbit en 1994 et la LBC et al- Jazeera en 1996. Une seconde vague de lancement de chaînes a lieu après le 11 septembre 2001 qui verra exploser le paysage médiatique arabe.

Si le capital saoudien a joué un rôle décisif dans l’émergence des chaînes panarabes par satellite, il ne fut pas le seul facteur dans leur multiplication. Une panoplie de chaînes  au nombre des pays membres de la Ligue des Etats Arabes envahit l’espace satellitaire de Arabsat, Nilesat et Eutelsat (en direction de la communauté des immigrés), de loin moins attractives et beaucoup moins populaires. Cette prolifération a obéi, dès le départ, à une compétition sourde et feutrée entre l’Arabie Saoudite et l’Egypte, les deux puissances régionales qui voulaient contrôler « le champ médiatique » arabe. Le lancement du satellite égyptien Nilesat a permis l’apparition d’un grand nombre de chaînes égyptiennes gouvernementales et privées.

La création de « zones franches médiatiques » à Dubaï, à Amman et au Caire a donné un nouvel élan au paysage audiovisuel arabe. Les installations   technologiques numériques qu’elles offrent ont attiré  nombre d’investisseurs dans l’audiovisuel et facilité l’émergence d’un nombre important de chaînes, principalement d’information et de divertissement, dont des chaînes à caractère religieux. Sur les 600 chaînes diffusées par les satellites arabes, cas unique au monde, plus de 30 chaînes sont  exclusivement à caractère religieux. Elles diffusent, 24 heures sur 24, des programmes variés dont les thèmes touchent à tous les sujets du culte musulman: la prière, le jeûne, l’aumône légale, les dogmes à respecter, les préceptes moraux, les interdits, le respect de la charia, le port obligatoire du voile, etc. Sur ces chaînes, se mêlent au flot d’informations qui s’apparentent à la foi et au rituel religieux, des considérations  d’ordre politique et idéologique qui tendent à  transformer l’islam en une idéologie sujette à toutes les dérives. L’objectif stratégique est, somme toute,  de contrôler les images et  le discours diffusés vers les masses arabes.

Très vite, la compétition change de nature suite aux attaques du 11 septembre 2001 et à la redéfinition des stratégies américaines au Moyen-Orient. Il faut souligner, dans ce contexte,  l’importance du rôle qu’a joué l’antagonisme entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, ce dernier essayant d’ouvrir une brèche dans la politique de la région et d’échapper à l’hégémonie Saoudienne. C’est ainsi que s’engagea une compétition pour le leadership médiatique, monopolisé jusqu’alors par l’Arabie saoudite, qui cachait, en réalité, une concurrence pour la convoitise des relations préférentielles avec les Etats-Unis.  Dans un livre collectif , intitulé Les Arabes parlent aux Arabes, Yves Gonzalez-Quijano et Tourya Guaaybess développent un argumentaire intéressant qui met en évidence les conditions et les implications stratégiques de cette compétition : «  Pour chaque puissance, il s’agit non seulement d’affirmer sa présence auprès de l’opinion publique arabophone en contournant les régimes politiques arabes, mais aussi de marquer sa zone d’influence sur un terrain déjà occupé par d’autres Etats-opérateurs ayant la même ambition. » (2)

En réalité, l’antagonisme  entre les deux Etats est d’ordre diplomatique et religieux. L’Arabie saoudite, qui abrite les lieux saints de l’Islam, est le fruit de l’alliance entre le wahhabisme, forme rigoriste et salafiste de l’islam, et la famille Al Saoud, dont elle tire son hégémonie religieuse dans la région. Son alliance dans le monde avec les Etats-Unis dans leur lutte contre le communisme en Afghanistan et dans le monde arabe fera de l’Arabie Saoudite, détentrice des plus grandes réserves pétrolières du monde, le partenaire stratégique privilégié dans le monde arabe. L’émirat du Qatar, propriétaire de la chaîne   Al Jazeera, dont l’alliance avec Israël et les Etats Unis d’Amérique se renforce ostensiblement, va donner la parole à un islam rebelle, interdit d’antenne partout dans le monde arabe dont les composantes essentielles seront les Frères Musulmans . Ainsi s’installeront désormais les lignes de partage entre les différentes voix religieuses ou islamiques sur les chaînes en présence : l’islam rebelle sur Al Jazeera, et l’islam institutionnel (wahhabisme et Al Azhar) sur les chaînes saoudiennes et égyptiennes.

La stratégie américaine de « lutte contre le terrorisme »  a pour conséquence la modération de ses relations avec l’Arabie saoudite et un réchauffement avec le Qatar qui lui offre une base militaire pour 25 ans. En plus, l’influence des Frères musulmans sur les politiques du Qatar et d’Al Jazeera ,  qui prônent un islam non-violent,  donne l’occasion aux Etats-Unis d’équilibrer ses relations entre ses deux partenaires stratégiques.

 

 

Prédicateurs sans frontières

 

 

La diffusion par satellite  crée  un espace supranational qui transcende les espaces publics nationaux. De ce fait, et en l’absence de règles de régulation transnationales à l’échelle du monde arabe,  cet espace  échappe à l’emprise de la censure politique des gouvernements nationaux,  s’adresse directement au public arabe. Se crée ainsi ce que J. Habermas appelle un nouvel « espace public », lieu d’une activité communicationnelle multiforme qui tend à supplanter, même partiellement, l’espace public national. (3) La circulation libre des informations  sur des vecteurs panarabes ouvre un espace sans frontières à un message religieux qui se veut universel et alternatif à ceux développés par des institutions nationales en perte de légitimité.

Bertrand Ginet qui a étudié ce phénomène pour le compte de la Fédération Internationale des Journalistes, souligne  que « les chaînes satellites ont fourni une plate-forme à des individus extérieurs aux gouvernements, qui leur a permis de communiquer directement avec les responsables politiques et le public en général. Pour la première fois, les commentateurs pouvaient eux-mêmes, sinon s’affranchir, du moins s’éloigner du souffle du censeur derrière leurs épaules. »(4)

L’émergence d’un phénomène médiatique nouveau, celui des téléislamistes,  prédicateurs adoptant le style des télévangélistes,  constitue la nouvelle donne de l’activisme islamiste. Le da’iya,  personnage qui se détache du cadre traditionnel du prédicateur, aidé par les techniques télévisuelles, devient le centre et le vecteur de l’idéologisation de l’islam. (5)

L’interdépendance entre le personnel religieux sur antenne, le contenu de la  prédication  (da’awa)  qu’il professe, la multiplication des fatwas et la projection de l’image de l’islam historique sur la réalité politique et sociale du moment, créent les conditions objectives de l’émergence d’un public nouveau porteur d’une culture nouvelle qui se base largement sur un contenu religieux.

Certains programmes, à l’instar de Sonnaa al Hayat d’Amr Khaled, produit pour la chaîne Iqra’,  ont la structure d’un prêche. Le présentateur (da’aya ou cheikh) est seul face à la camera. Parfois, il a un public dans la salle. Il parle sans discontinuer du sujet qu’il a choisi pour son émission (l’obéissance à Dieu, la charité, la crainte de Dieu, l’au-delà, la globalité de l’islam, le droit des parents, etc.) Dans les chaînes islamistes, comme  Iqraa , Al Rissala ou Al Majd, une panoplie de prédicateurs se mobilisent pour prêcher. Ces émissions sont en outre fréquemment répétées, ce qui, parfois frise le matraquage médiatique.

Les contenus  des  discours diffusés montrent qu’il n’y a pas de vrai contrôle éditorial ou de censure obéissant à des paramètres nationaux ou régionaux, comme c’est le cas pour d’autres produits télévisuels comme les films, les séries, les pièces de théâtre, les vidéos clips etc., qui sont diffusés dans les autres chaînes. Le personnel médiatico- religieux jouit véritablement d’un espace de liberté réel qui n’existe nulle part ailleurs dans le paysage audiovisuel arabe. Dans ce genre d’émissions, le prédicateur est seul maître à bord. Il n’a ni contradicteur, ni invité. Il a un discours préétabli, structuré. Il accomplit la da’awa pour Dieu.  La nouveauté, ici, vient du fait que ce que l’on donne à voir a un contenu didactique. Il s’apparente à de la propagande. Il fait partie du projet de diffusion des valeurs de l’islam le plus rigoriste.

Les émissions de fatwa

Ces émissions constituent une petite révolution dans le paysage audiovisuel arabe. Longtemps, l’opinion arabe et le monde entier ont appris le sens du mot fatwa suite à la condamnation controversée de l’écrivain Salman Rushdie par une fatwa de l’Ayatollah Khomeiny. Ce mot arabe, devenu synonyme d’un islam intolérant,  est entré même dans le dictionnaire des mots courants dans les principales langues internationales.

Aujourd’hui, il existe des émissions de fatwas qui se multiplient sur les écrans sans que cela semble inquiéter grand monde. Al Jazeera a lancé, la première, la mode en 1996 avec le programme du da’iya islamiste Cheikh Qaradhawi, Al Charia Wal Hayat (la charia et la vie). Le titre à lui seul est tout un programme ; il résume l’étendue des thèmes abordés. Le succès de ce programme imputé au format novateur et au charisme du cheikh va inciter les autres chaînes à faire de même. Iqraa puis al Majd multiplient ce type de programme, même la MBC s’est mise de la partie avec son programme Al Iftaa, (Promulgation de fatwa), qui donne la parole à des cheikhs et responsables religieux wahhabites professant un discours ultraconservateur sur une chaîne de type moderne qui ne respecte absolument pas les interdits et préceptes prêchés par ces mêmes prédicateurs sur son antenne. Toutes les chaînes à caractère religieux ont systématiquement un ou plusieurs programmes du genre.

. Sous couvert de religion, les fatwas devenues dans ce format une sorte d’appât pour l’auditoire pas forcément politisé, mais intéressé plutôt par la pratique du  culte, jouent pleinement le rôle d’encadrement idéologique nécessaire dans une stratégie bien élaborée. La structure de ces émissions montre encore une fois la confusion entre le religieux et le politique, entre islam et islamisme.

La tradition dans les pays musulmans veut que chaque Etat ait son propre mufti qui a l’exclusive fonction d’édicter des fatwas, le plus souvent à la demande du gouvernement ou du souverain. Cette fonction est officielle, reconnue par tous. Certains Etats, comme l’Arabie Saoudite, ont un conseil pour les fatwas qui réunit les grands dignitaires religieux du pays et qui travaille sous la direction du Grand Mufti. Ce qui se passe à l’écran aujourd’hui est d’un tout autre ordre, comme si cette fonction était, de facto, marginalisée. Les muftis officiels des Etats n’apparaissent presque jamais. De façon claire, ils ne sont pas considérés par ces chaînes comme la source unique des fatwas. Au contraire, on assiste a une sorte de démocratisation de la fatwa, même si le terme semble ici incongru. Il est même permis de parler de prolifération des muftis sur antenne, à telle enseigne que certains oulémas commencent à critiquer cette tendance et à souligner le danger de laisser n’importe quel prédicateur édicter des fatwas. Au-delà de la compétition qui s’est installée entre les muftis, induite par l’effet dévastateur du phénomène de star propre à la télévision, émergent des controverses sur les fondements même des fatwas, ce qui risque de saper la crédibilité des fatwas en tant que telles.

Que fait un mufti dans une émission de fatwas ? Il promulgue des lois. Celui qui s’adresse au public –quels que soient son origine, son niveau de connaissances religieuses, sa fonction actuelle – est investi, par le programme, du pouvoir de légiférer. Ce type de programmes était supposé fournir au public des conseils sur la pratique du culte, des informations correctes sur l’histoire musulmane et parfois une explication de sourates du Coran ou de hadiths du Prophète. En réalité, il est l’occasion d’édicter ce qui est licite (halal) et illicite (haram) du point de vue de celui qui parle. Ces programmes donnent, certes, une place importante aux affaires du culte (la prière, les 5 piliers de l’islam, les problèmes de l’aumône légale, de l’usure, du mariage, du divorce, du ramadan, du hadj, etc.), mais ils ont de plus en plus accès aux sujets politiques (la guerre, le terrorisme, les groupes islamiques, la défense de la Nation, la richesse pétrolière, etc.).

Dans sa performance sur écran, le personnel religieux s’installe dans l’espace extraterritorial qui dépasse toutes les frontières. Il fait fi des législations nationales et réduit à néant la représentation nationale balbutiante en lui ôtant toute légitimité et, de fait, déconsidère les Etats établis, coupables de pratiquer des lois séculières. Sa constitution, c’est la charia, son territoire c’est l’espace de la Umma. Le personnel religieux est la source des valeurs issues du Coran et de la Sunna, mais aussi de toutes les interprétations de la jurisprudence islamique. Il détient la Vérité et décide, sans discussion, de ce qui es permis (« Yajouz ») et de ce qui est interdit (« La Yajouz »), ce qui est licite (« halal ») et ce qui est tabou (« haram »). Il délimite aussi le champ de l’appartenance à la Umma : quiconque contrevient à ce qui est décidé par les oulémas sur écran est victime d’anathème.

Stratégies discursives de réislamisation

 

La montée du discours religieux et son évolution en discours islamiste suit la courbe de l’évolution de la transmission par satellite et celle de la prolifération des chaînes arabes, dans la mesure où chaque nouvelle chaîne  sur le satellite intègre dans sa grille de programmes  au moins une émission religieuse de plus et un Cheikh ou da’yia (prédicateur) supplémentaire. Les émissions religieuses font traditionnellement partie de la grille des programmes dans chaque chaîne. Ces émissions sont généralement liées à la prière du vendredi. Les chaînes locales gouvernementales étant sous l’emprise des systèmes politiques nationaux, seuls autorisés à avoir accès au discours politique, leurs émissions religieuses concentreront leur intérêt sur le culte dans la mesure où elles guident les musulmans dans leur pratique correcte du culte et des rites religieux.

Dans un mouvement recrudescent, le discours religieux quitte graduellement l’espace traditionnel lié à la prière du vendredi, pour gagner plus de terrain en heures d’antenne et plus d’importance auprès du public. Si les émissions religieuses dans les chaînes nationales (à part les chaînes   saoudiennes) ne verront pas un grand changement et demeureront proches du discours  professant un islam traditionnel officiel basé sur le culte, le grand changement au niveau du discours religieux télévisé traditionnel se fera dans les chaînes  Saoudiennes non-gouvernementales, comme Iqra et Al Majd,  mais aussi dans les chaînes des pays du Golfe  comme  Sharjah TV , Dubai EDTV , Abou Dhabi TV, Al Jazeera, etc. D’autres chaînes wahhabites spécialisées et certaines autres destinées aux communautés chiites viendront amplifier ce mouvement. (6)

Avec la domination américaine de la région stratégique du Golfe, riche en pétrole, couronnée par les deux guerres en Irak, la « guerre contre le terrorisme », lancée par le gouvernement américain de George W. Bush, a pris, aux yeux du public arabe, l’aspect d’un choc des civilisations, aidé en cela par le lapsus présidentiel sur « la croisade contre le Mal». Le conflit présenté par les médias  comme étant entre l’Occident et l’Islam accentue la crise culturelle que vit l’opinion arabe. Cette crise s’est greffée sur les problèmes locaux de pauvreté, d’absence de liberté d’expression, de déficit démocratique et, sur un autre plan, de discrimination des communautés arabes immigrées en Occident. Ces facteurs ont accru chez le public arabo- musulman en général, dans tous les territoires nationaux, le besoin d’informations, donc de télé, pour suivre, comprendre les événements dans la région à partir d’une source d’information arabe crédible, de préférence non-gouvernementale. Cet intérêt pour un besoin plus grand d’information télévisée s’ajoute à un retour vers l’islam, analogue au besoin de spiritualité exprimé un peu partout dans le monde, comme élément fort de l’identité et emblème de la civilisation de la région.

La situation de conflit armé prolongé dans la Région imprime une posture d’infériorité au musulman dans le paysage international et favorise la montée de l’intérêt du public pour une idéologie qui serait susceptible de conduire vers la sortie de cette situation d’infériorité. Les idéologues islamistes y trouvent leur compte : la voie est libre, un public désillusionné, en quête d’idéal, sans possibilité de  solutions à ses problèmes, offre une audience ouverte, des millions de « fidèles » potentiels, à des autoroutes satellitaires.

La force des images produites et diffusées par l’appareil politico-militaire américain ne manquera pas de toucher l’imaginaire collectif des musulmans et d’attiser la relation conflictuelle entre Islam et Occident. Les images les plus marquantes, à notre sens, sont au nombre de quatre: d’abord, la capture humiliante de Saddam Hussein, « héros » de l’anti-américanisme pour beaucoup d’arabes et de musulmans et symbole de la nouvelle  puissance arabe ; ensuite, l’image des prisonniers islamistes (musulmans pour le public) d’Afghanistan dans la base américaine de Guantanamo en tenue de condamnés à mort,  toujours menottés, maigres et courbés, titubant sous les armes de soldats américains  super musclés; puis, les images du scandale de la prison d’Abou Ghraib, qui mettent en scène la souffrance des prisonniers Irakiens et montrent les soldats américains qui se réjouissent de leur humiliation ; enfin, plus récemment, la mise en scène de l’exécution, au Pakistan,  d’Oussama Bin Laden.

Le public arabe n’a pas manqué de suivre  les stratégies éditoriales des chaînes islamiques qui se sont déterminées, à chaque fois, en fonction de l’intrusion de ces images produites par l’appareil américain de communication. Devant le déclin du modèle étatique de développement, le recul manifeste du panarabisme, la mise en échec des processus de démocratisation et l’agonie de la Ligue des Etats Arabes, le discours islamiste s’installe dans les chaînes financées par les pétrodollars, et œuvre à ancrer une idéologie de substitution encouragée par le combat des groupes  islamistes  contre l’Union soviétique en Afghanistan et  contre l’hégémonie américaine en Irak. L’échec des régimes arabes favorise ainsi l’avènement d’un islam cathodique panarabe qui a ses icônes, son cheval de bataille – l’anti-occidentalisation – et qui joue le rôle d’une opposition globale au modèle de société moderne à l’œuvre dans les pays arabes.

Les stratégies discursives  de l’islam cathodique favorisent la migration d’une religion basée sur le culte vers une idéologie de combat, susceptible de générer la violence. Car, progressivement, le discours religieux traditionnel et celui de l’islam politique ont dominé la scène médiatique en l’absence de tout autre discours structuré, aidés par l’impopularité  des idéologies fallacieuses des régimes en place et l’interdiction d’antenne des diverses oppositions politiques légales ou non.

Les principaux acteurs de l’islamisme sur antenne  professent une idéologie manichéiste qui fonctionne en termes de bien et de mal, de licite (halal) et d’illicite (haram)  dont le risque majeur est d’aboutir à une nouvelle talibanisation du discours religieux. En effet, la majorité des programmes ont un caractère religieux et traitent de façon directe ou indirecte de sujets dans une perspective religieuse avec des présentateurs qui sont des cheikhs islamistes. De façon directe, certains programmes portent exclusivement sur la religion comme par exemple les émissions de fatwa ( Al  Rassid, l’Observateur, Al Jawab al Kafi, La réponse exhaustive), les prêches enregistrés dans des mosquées et diffusés sur antenne, les émissions qui racontent la vie et l’œuvre du Prophète et des ses compagnons (Qissas al Sahaba, Récits des Compagnons), celles portant sur la récitation du Coran (Tasheeh al Tilawa, Correction de la narration). De façon indirecte, comme pour la chaîne Iqra’, quand  les émissions  ne portent pas directement sur la religion, elles  traitent un sujet dans une optique  religieuse par des individus qui affichent leur appartenance religieuse comme par exemple pour l’émission médicale (La Baes), ou l’émission de la femme (Muntada al Maraa), etc. Dans ces émissions, tout est prétexte à fatwa ou à commentaire religieux, ramenant le téléspectateur à la charia, aux dits et faits du Prophète, à la jurisprudence édictée par les Ulémas salafistes.

Si l’objectif déclaré est de diffuser l’islam – en l’occurrence dans sa version  wahhabite et salafiste – dans le monde arabe déjà islamisé depuis des siècles, le choix éditorial fait en sorte qu’il n’apparaisse pas comme une “expansion” ou une “conquête islamique ” auquel cas il serait rejeté par les peuples et combattu par les régimes en place. Les prédicateurs trouvent la solution dans le diagnostic qu’ils font de l’état de la Umma. Il sera décrété ainsi que la Umma est malade, rétrograde, sous-développée du fait de l’abandon des préceptes religieux et de l’occidentalisation de son mode de vie. La Umma étant en danger, il faut la “ré- islamiser”.

L’appel, dans les différents prêches,  au ralliement à une identité communautaire répond certes à un besoin de spiritualité et d’identité auprès du public, mais fait partie surtout d’une stratégie médiatique dont les deux pôles sont la communautarisation et la réislamisation des sociétés arabes.

 

 

La communautarisation

Se voulant proches de leur public, les prédicateurs et les présentateurs des chaînes islamistes, comme Iqraa, Al majd, Al Rissala,  adoptent des marqueurs  identitaires. Il apparaît ainsi, de prime abord, que l’image produite sur écran est double. D’un côté, les cheikhs, da’iyas et  représentants des institutions religieuses saoudiennes apparaissent dans une tenue vestimentaire canonisée : le thoub, sorte de caftan  masculin généralement blanc, le voile blanc sur la tête avec son keffieh et la barbe. S’ajoutent à ceux-là les cheikhs d’Al Azhar qui portent un uniforme codifié.  De l’autre, un ensemble de présentateurs et de da’iyas, le plus souvent jeunes, sans barbe et portant le costume anglais animent des émissions  souvent orientées vers les jeunes. Ainsi le vêtement comme signifiant sociologique  marque le point de partage, à l’écran, entre des traitements parfois différents des sujets, mais surtout une frontière entre l’islam wahhabite saoudien et les autres expressions religieuses de l’islam dans le monde arabe.

Dans ce contexte, la question du voile communautaire est primordiale. Tous les présentateurs et prédicateurs sont unanimes sur leur appel pressant et répété aux femmes pour qu’elles portent le voile , alors que rien dans le Coran ne les oblige à le faire. Ce choix ne relève donc pas d’une obligation religieuse mais d’une stratégie communautariste où le voile porté par les femmes devient un marqueur social qui donne de la visibilité à l’islamisme. Il est  à noter que certaines chaînes islamiques donnent une certaine place à la femme, toujours voilée, en mettant sur antenne des programmes dirigés par des femmes, certaines sont même des da’iyas. D’autres programmes qui ont un public présent dans le studio réservent une place à des femmes que la camera s’évertue à mettre en évidence.

Si les chaînes qui véhiculent l’idéologie de l’islam politique, comme Al Jazeera, accordent une place active aux femmes voilées, les chaînes d’obédience wahhabite, comme Al Majd, consacrent l’absence totale à l’écran de l’image de la femme. C’est une chaîne où on ne voit jamais de femme, même paradoxalement dans le programme hebdomadaire qui porte sur la femme,    «Forum de la femme (Muntada Almaràa) ». Ce programme est non seulement présenté par un homme barbu, Ismael Al Omari, mais si l’on a besoin de faire participer des femmes, on passe seulement la voix des participantes, jamais leur image, même pas leur photographie. Dans ce programme, le présentateur invite des femmes, doctoresses, enseignantes, spécialistes qui parlent au téléphone et qu’on ne voit jamais. De plus, quand on passe un reportage où l’on a interviewé des hommes et des femmes sur un sujet qui concerne naturellement  la femme, on passe à l’antenne l’image de l’homme qui intervient mais pas celle de  la femme à qui on couvre la voix par des images graphiques. L’image de la femme est simplement interdite sur cette chaîne. Elle ne passe même pas voilée comme c’est le cas sur d’autres chaînes saoudiennes. Pour la première fois dans l’histoire de la télédiffusion dans la région, une telle attitude discriminatoire est prise à l’égard de la femme. Même la chaîne saoudienne officielle, Saoudi 1, la plus conservatrice de toutes les chaînes de la région, permet le passage des images de femmes, voilées bien entendu, à l’inverse d’Al Majd qui a opté pour un bannissement de leur image. (7).

La stratégie communautariste  commence d’abord, dans ce contexte, par la diffusion de l’idéal islamiste dans les différentes sociétés arabes soupçonnées  de s’être éloignées des préceptes religieux et d’accuser un retard par rapport aux autres nations. Au-delà du discours conscient que nous pouvons traquer sur antenne, tout le projet cache un dispositif logistique sur le terrain qui va de la simple information des masses, à l’embrigadement dans les microprojets  offerts par des organisations  caritatives , en passant par l’activisme dans les mosquées, les associations et l’Internet. Le maître mot  est la diffusion de l’islam rigoriste. La participation    de personnalités religieuses  connues aux programmes des chaînes  renforce la crédibilité de cette stratégie.

Si le fondamentalisme wahhabite concentre sa démarche sur la réislamisation des sociétés, la stratégie des Frères musulmans est essentiellement politique. Pour eux, il n’est plus permis de dissocier Islam et Etat. La parole clé dans ce domaine « al islam din wa donia » (l’islam est à la fois religion et vie)  revient souvent dans les différentes émissions. Une déclaration on ne peut plus claire des intentions de changement politique à travers la réislamisation. Ces chaînes ont donc permis l’occupation pour la première fois massive de l’espace audiovisuel par des idéologues islamistes sous différentes appellations, (Cheikh, da’iya, analystes, imams ou muftis) qui procèdent désormais à l’encadrement direct et quotidien du public arabe,  à travers les ondes et non plus uniquement dans les mosquées et les cercles religieux officiels ou privés. Cet encadrement couvre les domaines social, économique, politique, juridique, culturel, pédagogique, médical et même sexuel.

Il est difficile, en l’absence d’études scientifiques menées sur le terrain, de quantifier l’impact de cette stratégie médiatique d’acculturation menée durant vingt ans. Cependant, le changement de la physionomie de la société, surtout à travers la dissémination visible du port du voile communautaire, est un signe apparent de transformation culturelle profonde qui travaille des pays, comme la Tunisie et l’Egypte, dont la sécularisation est pourtant avancée. Les derniers résultats des dernières élections témoignent du degré de pénétration de l’islamisme dans les deux sociétés. Il est un fait certain que la logique révolutionnaire qui a abattu les régimes totalitaires n’est pas la logique des systèmes établis telle qu’elle s’est manifestée lors des récentes élections.

L’analyse des résultats obtenus par le mouvement islamiste Ennahdha en Tunisie montre une grande pénétration (supérieure à 50 %) dans les régions déshéritées du sud du pays et une présence forte dans les banlieues pauvres des grandes villes (Tunis, Sfax, Sousse et Bizerte) qui accueillent les populations migrantes de l’intérieur. (8)

Si la sécularisation de la société tunisienne, son fort indice de développement humain ont été des facteurs déterminants dans l’accès à la modernité, la répression féroce contre les mouvements islamistes a fait d’eux les victimes qui recueillent les fruits de l’éveil des populations révoltées contre le totalitarisme.

Reste aux nouveaux acteurs des sociétés postrévolutionnaires à relever les défis liés à l’instauration de systèmes véritablement démocratiques – ce qui reste la revendication fondamentale des révolutions en cours – et à résoudre les problèmes cruciaux de développement qui se sont accumulés depuis un demi-siècle. Si ce scénario a des chances de réussite en Tunisie, vu le niveau de développement et le réservoir d’intelligence du pays, l’ampleur des défis en Egypte risque d’être insurmontable.

 

 

 

NOTES

 

(1)  Voir le Rapport annuel du PNUD 2011 : http://hdr.undp.org/fr/rapports/mondial/rdh1990/).

(2) Gonzalez-Quijano Yves et Guaaybess Tourya, Les Arabes parlent aux Arabes, Paris, Sindbad, Actes Sud, 2009, p. 89.

(3)  HABERMAS Jürgen, L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978.

(4)   GINET Bertrand, Médias et information dans le monde arabe : les nouveaux hérauts de la démocratisation ?, publié à Bruxelles  par la Fédération Internationale des Journalistes avec le concours du CERIS, 2005, p.20.

(5) Voir le développement de cette question dans le Mémoire de DEA de Kalthoum Saafi, Le rôle du discours islamiste médiatique dans la confusion entre Islam et Politique, 2005, Paris 3-Sorbonne nouvelle.

(6)  Une trentaine de chaìnes religieuses sont diffusées par les satellites arabes Arabsat (www.arabsat.com/pages/channels.aspx) et Nilesat (www.nilesat.com.eg/Portals/0/channellist.pdf) .

(7)   SAAFI Kalthoum, Mémoire, op. cit.

(8)  Journal Al Maghreb, Tunis, le 29/10/2011.

Bibliographie

 

Eickelman Dale F. et Anderson Jon., New Media in the Muslim World; the Emerging Public Sphere, Indiana University Press, 1999.

GINET Bertrand, Médias et information dans le monde arabe : les nouveaux hérauts de la démocratisation ?, publié à Bruxelles  par la Fédération Internationale des Journalistes avec le concours du CERIS, 2005.

Gonzalez-Quijano Yves et Guaaybess Tourya, Les Arabes parlent aux Arabes, Paris, Sindbad, Actes Sud, 2009.

Gonzalez-Quijano, Yves, “Cheikh Shaarawi, star de «l’islam électronique»”, Réseaux. Communication, technologie, société, vol. 18, n° 99, 2000.

Guaaybess, Tourya, Télévisions arabes sur orbite, un système télévisuel en mutation (1960-2004), Paris, éditions du CNRS, 2005.

Guaaybess Tourya, “Pays arabes, la guerre des médias”, Diplomatie Magazine, n° 17, nov-déc. 2005.

HABERMAS Jürgen, L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978.

Hugh Miles, Al-Jazira : la chaîne qui défie l’Occident, Buchet Chastel, Paris, 2006.

KHAYATI Khemaies, L’infiltration du sable : le discours salafiste dans les chaìnes satellitaires arabes (en arabe), Tunis, Editions Sahar, 2006.

MATTELARD Armand, La Communication-monde, Paris, La Découverte Poche, 1999.

MELLOR Noha, The Making of Arab News, NY, Rowman & Littlefield, 2005.

MERCIER, Arnaud et CHARON Jean-Marie, (dirs.), Armes de communication massives : informations de guerre en Irak 1991-2003, Paris, éditions du CNRS, 2003.

* UNE PREMIERE VERSION DE CET ARTICLE A ETE  PUBLIEE LE 5 SEPTEMBRE. REMPLACEE PAR UNE MISE A JOUR LE 5 DECEMBRE 2011.

 

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